Négociations commerciales, mode d'emploi

January 23, 2026 Taxation

Le renchérissement de droits de douane peut avoir des effets contrastés, suivant l'élasticité-prix de l'offre et de la demande. Frédéric Cherbonnier en fait la démonstration en rappelant deux exemples récents, en Europe et aux Etats-Unis.

Avec le chantage exercé par Donald Trump sur les pays européens opposés à l'annexion du Groenland s'ouvre un nouvel épisode de la guerre commerciale entre l'Europe et les Etats-Unis. Pour autant, les tarifs douaniers peuvent avoir des effets très contrastés. Toute la question est de savoir qui va payer ces tarifs. Il s'agit généralement de l'acteur économique qui n'a pas le choix, au sens où il peut moins facilement aller acheter ou vendre ailleurs le bien taxé - ce qui, en termes économiques, renvoie aux notions d'élasticité-prix de l'offre et de la demande.

Deux résultats différents

L'histoire récente est riche d'enseignements. Lors de son premier mandat, Donald Trump a rehaussé les tarifs douaniers de près de 13% sur près de 300 milliards de dollars d'exportations, principalement chinoises. Les travaux académiques ont montré que ces tarifs ont été entièrement répercutés sur les prix payés par le consommateur américain. Les producteurs chinois n'ont pas été affectés car ils ont pu facilement réorienter leurs exportations vers d'autres pays. In fine, l'effet sur l'économie américaine a été légèrement négatif, certaines activités économiques profitant a contrario de la protection offerte par ces tarifs.

Paradoxalement, ces mesures auraient eu un effet politique favorable à Donald Trump tout en pénalisant ses électeurs : les travailleurs des comtés républicains figuraient parmi les principaux perdants, tandis que les bénéficiaires se situaient davantage dans les "swing states", où l'équilibre électoral est plus incertain.

La confrontation récente entre la Chine et l'Europe sur les véhicules électriques révèle une dynamique radicalement différente. En octobre 2024, Bruxelles a imposé des tarifs douaniers allant jusqu'à 30 %. Il s'agissait de protéger les industriels européens face à un afflux supposé de voitures chinoises à des prix artificiellement bas du fait de fortes subventions publiques - au risque d'alourdir la facture pour le consommateur européen. D'après l'économiste Daniel Gros et ses collègues, il n'en était rien : l'Europe était exportatrice nette de véhicules électriques - surtout du haut de gamme - alors même que baissaient significativement les importations depuis la Chine - principalement des voitures de bas de gamme. La mesure protectionniste européenne n'a en fait eu quasiment aucun effet sur les prix ou sur les échanges avec la Chine. Les exportateurs chinois ont préféré rogner sur leurs marges car le marché européen était à la fois incontournable et de plus en plus concurrentiel. Seul effet positif pour l'Europe : le prélèvement d'une taxe, à hauteur de 2 milliards d'euros sur l'année, bien utile pour financer les nouveaux besoins en matière de transition écologique et de défense.

Appliquer le rapport Draghi

Donald Trump utilise de façon récurrente les tarifs douaniers comme une arme pour obtenir toujours davantage, quitte à revenir sur le compromis humiliant pour l'Europe de juillet 2025. Il faut établir un rapport de force comme en 2018 lorsque l'Union européenne avait réagi en taxant des biens tels que le bourbon ou les motos Harley-Davidson.

Cela suppose d'éviter de cibler des produits pour lesquels nous sommes trop dépendants des Etats-Unis et de privilégier ceux pour lesquels le marché européen est important. On limite ainsi les conséquences pour nos économies tout en cherchant à infliger le maximum de dégâts aux entreprises américaines. Le règlement dit "anti-coercition" permet en théorie d'aller beaucoup plus loin mais, comme tout instrument de dissuasion, il est préférable de ne pas y recourir. L'Europe comme les Etats-Unis auraient tous deux beaucoup à perdre d'une telle surenchère.

Reste à espérer que ces événements inciteront l'Union européenne à accélérer sa nécessaire mutation. Douze ans après son lancement, le projet d'union des marchés de capitaux demeure inachevé. Et les recommandations du rapport Draghi en faveur d'un investissement massif dans les technologies, financé par une dette publique commune, ne sont mises en oeuvre que très timidement.

Face au retour brutal des rapports de force, la réponse la plus efficace pour l'Europe consiste à se renforcer durablement, tant sur les plans militaires, technologiques que financiers.

Article paru dans Les Echos n°24636, le 23 janvier 2026

Illustration: Photo de Barrett Ward sur Unsplash