L’A69 est le reflet d’un combat fondamental pour nos valeurs

19 Décembre 2025 Transport

En annulant l’autorisation environnementale de l’A69, la justice administrative ravive un débat que les expertises économiques n’ont jamais suffi à trancher : au-delà des chiffres, c’est notre système de valeurs qui est au banc d’essai.

A la centrale nucléaire d’Hinkley Point, le gouvernement britannique a obligé EDF à construire un système sonar répulsif pour les poissons. Selon les experts, ce système a coûté 800 millions d’euros pour sauver en espérance un saumon tous les dix ans. A Montpellier, un tribunal a obligé cette année EDF à arrêter pendant plusieurs mois un champ d’éoliennes, impliquant une perte économique de 2 millions d’euros, pour préserver en espérance quatre faucons crécerelles. En France, il est possible de déroger aux lois interdisant de porter atteinte aux espèces protégées, seulement si le projet répond à une « raison impérative d’intérêt public majeur ». Et c’est précisément parce que l’A69 n’est pas d’une utilité publique impérieuse face à ses impacts environnementaux, selon les juges, que le tribunal administratif de Toulouse a annulé, le 27 février dernier, l’autorisation environnementale de l’autoroute entre la métropole régionale et Castres. Le procès en appel débutera ce 11 décembre.

La France affiche une grande ambition écologique. En même temps, nos gouvernements successifs se sont engagés à défendre le pouvoir d’achat, facteur déterminant de toutes nos élections. Les tensions entre ces objectifs écologiques et économiques manifestement contradictoires ne cessent de croître, autour de projets d’aéroport (Nantes, Toulouse…), de mégabassines, d’éoliennes ou d’autoroutes. Pour l’A69, l’Etat avait validé en 2016 une analyse du Commissariat général à l’investissement (CGI) conduisant à un gain net global du projet de plus de 0,5 milliard d’euros, dont un bénéfice en temps et en confort évalué à 807 millions, qui n’est que très faiblement atténué par un impact écologique d’une valeur de 46 millions. Manifestement, cette étude n’a eu aucun effet sur la contestation du projet ni sur la décision des juges toulousains. C’est parce qu’au-delà des incertitudes sur la fréquentation de l’autoroute et sur le temps économisé pour ses usagers, nous peinons à discuter des valeurs qui nous sont chères, celles de la nature, de notre temps et de nos vies.

Quelle est la valeur du temps gagné grâce à l’A69, dimension clé du projet ? Pour le CGI, elle varie entre 10 et 20 euros par heure. Personnellement, je trouve cela relativement faible, sachant que la productivité horaire du travail est d’environ 75 euros dans notre pays. Si un aller-retour Castres-Toulouse permet à un salarié de gagner environ une heure, et que celle-ci est travaillée, elle apporterait au pays 75 euros de pouvoir d’achat supplémentaire, répartis entre salaire net, impôts et charges sociales pour notre protection sociale, et profit pour l’employeur. Ce temps économisé pourrait être consacré au loisir, comme nous y incite la sévère fiscalité qui pèse sur le travail. Mais du point de vue de l’intérêt général, ce biais doit être corrigé en conservant la valeur travail. Donc, le CGI sous‑estime la valeur du gain de temps.

Un impact économique estimé à 400 millions…

Parallèlement, on peut s’interroger sur la valorisation des impacts écologiques de l’A69. Le concessionnaire Atosca qui, pour chaque arbre coupé par le chantier, assure en replanter 5, assume l’abattage de 200 arbres protégés par le Code de l’environnement, chiffre contesté par les opposants. Qu’est-ce que notre société devrait être prête à sacrifier de sa prospérité pour sauver 200 arbres, dans le Tarn ou ailleurs ? Sauf à valoriser l’arbre comme le saumon à Hinkley Point, il est difficile d’imaginer que cette question soit impérieuse.

La route nationale reliant les deux villes est relativement peu accidentogène, la moyenne annuelle d’accidents s’établissant à cinq ces dernières années, dont moins d’un mortel par an. Il reste quand même que la centaine de vies qui pourraient être sauvées sur le siècle à venir, chacune étant valorisée à 3 millions et actualisée à 3,5 % comme le fait le CGI, créent une valeur de l’ordre de 85 millions pour l’A69.

Reste l’épineuse question de l’artificialisation des sols que la loi Climat et résilience de 2021 va obliger à réduire à zéro net. Pour l’A69, on parle d’environ 200 hectares. Comment valoriser, là comme ailleurs, la nature vierge composée de forêts, de prés et d’étangs face à nos envies dévorantes de mobilité rapide, de vastes logements ou de piscines ? Le coût de renaturation étant estimé autour de 200 euros par mètre carré, cet impact écologique peut donc être estimé autour de 400 millions, montant non négligeable. Signalons qu’à ce tarif, le Grand Paris, la réindustrialisation et votre piscine ont du plomb dans l’aile. Il n’y aura pas de décision publique efficace et transparente sans une mise à plat de notre système de valeurs économiques et écologiques.

Article paru dans Challenges, le 11 décembre 2025

Illustration: Photo de Karsten Würth sur Unsplash