TSE Reflect

Trackers numériques : le secteur de la santé devient-il plus intelligent ?

Publié le 15 mai 2025

@ Adobe

Des montres connectées aux implants cardiaques, les outils de santé numériques fournissent des informations en temps réel qui aident les patients, les médecins et les entreprises à mieux cerner l’efficacité des traitements et à viser de meilleurs résultats. L’article de thèse de Léa Bignon, doctorante, explore cette révolution des données dans le contexte du traitement du diabète en France. Ses recherches révèlent que les dispositifs de surveillance peuvent avoir des répercussions sur les marchés pharmaceutiques, modifiant ainsi les bénéfices et l’orientation des innovations futures.

Pourquoi les technologies portables font-elles autant parler d’elles dans le secteur pharmaceutique ?

Traditionnellement, les médecins s’appuyaient sur des informations limitées issues d’analyses de laboratoire périodiques et des rapports des patients pour évaluer les performances des médicaments. Aujourd’hui, les appareils générant des données de santé à haute fréquence – tels que les tensiomètres, les moniteurs cardiaques implantables connectés et les moniteurs de sommeil – se généralisent.

La surveillance numérique peut influencer les décisions des médecins et des patients en fournissant un retour d’information détaillé sur la manière dont un médicament donné agit au quotidien. Ces données sont particulièrement intéressantes pour l’industrie pharmaceutique, car les médicaments sur ordonnance sont des « biens d’expérience », ce qui signifie que leur efficacité ne peut être véritablement appréhendée qu’à travers leur utilisation dans la vie réelle. Mes recherches suggèrent que ces informations peuvent également influencer les stratégies de tarification et d’innovation pour d’autres produits de santé.

Pourquoi le traitement du diabète en France constitue-t-il une étude de cas révélatrice ?

L’administration d’insuline pour traiter le diabète est très sensible aux variations individuelles : différents médicaments agissent mieux chez certains patients que chez d’autres, en fonction de nombreux facteurs. C’est également un domaine qui a connu une adoption rapide de la surveillance numérique. Mes recherches portent sur les glucomètres en continu (CGM) qui fournissent des mesures de glycémie toutes les 5 à 15 minutes.

Le diabète est une affection chronique majeure qui touche 1 adulte sur 10 dans le monde

En revanche, les méthodes traditionnelles peuvent masquer des variations critiques du taux de glycémie et obligent les patients à déposer régulièrement une goutte de sang sur une bandelette réactive jetable.

La France offre un cadre institutionnel unique pour mes recherches : une couverture maladie universelle, des données centralisées sur les prescriptions et l’utilisation des dispositifs, ainsi qu’un déploiement national du remboursement des CGM à partir de 2017. Cela m’a permis de combiner des données complètes issues des déclarations de remboursement avec une modélisation économique afin d’isoler les effets de l’adoption des CGM sur les choix thérapeutiques des patients et les habitudes de prescription des médecins.

5,3 % des adultes français sont diabétiques, contre 10,7 % aux États-Unis

Que révèlent vos résultats concernant l’impact des CGM ?

Je démontre que les dispositifs numériques peuvent modifier de manière significative la demande en produits pharmaceutiques. Les données françaises sur les demandes de remboursement suggèrent que les patients utilisant des CGM sont de 5 à 7,7 points de pourcentage plus susceptibles de passer à des produits insuliniques plus récents peu après l’adoption de ces dispositifs. Grâce aux données des CGM, les médecins découvrent plus rapidement les performances réelles de médicaments moins connus, ce qui permet une meilleure adéquation entre le patient et le médicament.

Du côté de l’offre, les fabricants de médicaments qui obtiennent de bons résultats sur les nouveaux critères observables — tels qu’un meilleur contrôle glycémique nocturne — peuvent négocier des prix plus élevés avec les autorités de régulation. J’estime qu’en 2021, cette amélioration perçue de la qualité s’est traduite par une majoration de prix pouvant atteindre 4,4 %. Combiné à l’effet du côté de la demande, le bénéfice varie de +23 % à -13 % selon le produit.

L’un des résultats les plus frappants provient d’une simulation contrefactuelle de l’impact des CGM sur la rentabilité des innovations pharmaceutiques. Lorsque les CGM sont largement utilisés, un nouveau médicament potentiel qui obtient de bons résultats sur des caractéristiques auparavant non observables devient plus rentable que l’option existante et améliore le bien-être des consommateurs.

En d’autres termes, les outils numériques ne se contentent pas de modifier la demande pour les médicaments actuels : ils peuvent influencer, dès le départ, les types de médicaments développés.

Quelles sont les implications plus larges pour la politique de santé ?

Mes recherches suggèrent que les technologies de santé numériques peuvent améliorer à la fois l’efficacité clinique et l’efficacité économique. Cependant, les gains de bien-être que j’ai constatés sont fortement concentrés chez les utilisateurs de CGM, les avantages pour les non-utilisateurs étant dix fois moindres. Cela souligne l’importance d’un accès équitable et d’un ciblage rigoureux dans les décisions relatives à la prise en charge.

Un autre enseignement clé réside dans la profonde complémentarité entre les dispositifs médicaux et les produits pharmaceutiques. L’innovation dans un domaine peut modifier radicalement les résultats du marché dans un autre, ce qui signifie qu’une réflexion politique cloisonnée risque de passer à côté de dynamiques essentielles.

Quelles sont les prochaines étapes pour la recherche dans ce domaine ?

Il serait utile d’étudier comment ces dynamiques varient selon les différents systèmes de santé. La France dispose d’un organisme de régulation centralisé doté d’un fort pouvoir de fixation des prix. Dans les pays où les marchés sont plus fragmentés, comme aux États-Unis, on pourrait s’attendre à des effets sur les prix encore plus marqués et à des réponses différentes en matière d’innovation. 

Il reste encore beaucoup à découvrir sur la manière dont les données, les comportements et les forces du marché s’entrecroisent dans ce paysage en pleine évolution. Les systèmes de surveillance continue de la glycémie (CGM) sont plus coûteux que les dispositifs traditionnels ; leur adoption à grande échelle entraînera donc une augmentation significative des dépenses de santé. Il sera également intéressant d’étudier comment d’autres outils de santé numériques — tels que les diagnostics basés sur l’IA ou les applications d’autosurveillance des patients — influencent la demande et l’innovation.

EN SAVOIR PLUS : L'article Pharmaceuticals and Digital Health: How Data-Driven Insights May Reshape the Insulin Market est disponible sur le site web de Léa Bignon.


Article publié dans TSE Reflect, Mai 2025