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Les géants de la technologie devraient-ils être contraints de partager leurs données ?

Publié le 20 mars 2026

@ Adobe

Dans cette ruée vers l’or des données, les géants de la tech ont revendiqué de vastes portions du paysage numérique. Google, Amazon, Apple, Meta et Microsoft exploitent de riches gisements d’informations sur divers marchés, notamment le commerce, la communication, le divertissement et l’IA. Les régulateurs craignent que cette mainmise sur le marché ne prive les nouveaux entrants des ressources dont ils ont besoin pour concurrencer les acteurs en place. La loi européenne sur les marchés numériques (Digital Markets Act, DMA) limite déjà la manière dont les grandes plateformes combinent les données entre leurs différents services. Ailleurs, les régulateurs menacent d’imposer le partage des données ou de démanteler purement et simplement ces empires. Mais ces politiques sont-elles efficaces ? Dans une nouvelle étude, Andrew Rhodes, directeur du Centre Digital TSE, examine leur impact sur la concurrence, l’innovation et les consommateurs.

Pourquoi les données constituent-elles un outil si puissant ? 

Les plus grandes entreprises technologiques fonctionnent souvent comme des « écosystèmes numériques », proposant une large gamme de produits et de services sur de nombreux marchés différents. Une grande partie de leur puissance stratégique provient de l'utilisation des données générées dans une partie de l'écosystème pour améliorer leurs produits dans d'autres parties.

Prenons l’exemple d’un utilisateur qui consulte Google Maps pour trouver son itinéraire, regarde YouTube le soir et utilise Gmail et Gemini pour son travail. Chaque interaction génère des données que Google peut utiliser pour affiner ses autres services, ce qui lui permet de proposer des résultats de recherche plus pertinents, des publicités mieux ciblées ou un assistant IA plus intelligent. Des concurrents spécialisés comme DuckDuckGo, eBay ou OpenAI peuvent avoir du mal à rivaliser avec un écosystème tel que celui de Google, qui couvre la recherche, les cartes, la messagerie électronique, la vidéo, les paiements, les systèmes d’exploitation mobiles, le stockage dans le cloud, et bien plus encore.

Les régulateurs souhaitent donc rétablir l’égalité des chances. Quelles mesures avez-vous examinées ?

Nous nous sommes penchés sur trois mesures actuellement mises en œuvre ou faisant l’objet d’un débat animé. La première consiste à restreindre la capacité de l’écosystème à partager des données entre ses propres produits. C’est essentiellement ce que fait la DMA lorsqu’elle impose aux écosystèmes d’obtenir un consentement explicite avant de combiner les données des utilisateurs. Nous soutenons que le démantèlement d’une entreprise de la « Big Tech » a des effets qualitativement similaires.

La deuxième consiste à obliger l’écosystème à partager ses données avec des concurrents spécialisés. Cela s’inscrit dans la même veine que les règles d’« open banking » en Europe, qui exigent des banques traditionnelles qu’elles partagent leurs données avec des prêteurs fintech si les clients y consentent.

La troisième consiste en une « coopérative de données » au sein de laquelle des entreprises spécialisées mettent leurs données en commun, afin de disposer collectivement d’une meilleure information. Nous observons actuellement de telles initiatives en Europe.

Que se passe-t-il lorsque les gouvernements restreignent l’utilisation des données entre les différents marchés ou imposent le partage des données ?

Ce sont généralement les entreprises proposant un produit unique qui en bénéficient. Lorsque l’avantage en matière de données de l’écosystème s’amenuise, ses produits perdent de leur attrait relatif et la demande se déplace vers les entreprises spécialisées.
Pour les consommateurs, la situation se complique car, si les spécialistes innovent davantage, ils pratiquent également des prix plus élevés. Parallèlement, l’écosystème a moins de raisons de collecter des données de manière intensive ; il innove donc moins et peut augmenter ses prix. 
 

Les avantages pour les consommateurs dépendent de la capacité des entreprises spécialisées à innover. Si elles sont douées pour innover, elles amélioreront davantage la qualité de leurs produits en réponse à la réglementation sur les données

En conséquence, les avantages pour les consommateurs dépendent de la capacité des entreprises spécialisées à innover. Si elles sont douées pour innover, elles améliorent davantage la qualité de leurs produits en réponse à la réglementation sur les données. Si les entreprises ne se font concurrence que sur les prix, les consommateurs s’en trouvent lésés.

Dans notre analyse, le partage des données s’avère généralement plus avantageux pour les consommateurs que les restrictions en matière de données, car il améliore les produits des concurrents plutôt que de simplement affaiblir l’écosystème.

Les petits acteurs devraient-ils s’associer au sein d’une coopérative de données ?

Si les entreprises spécialisées mettent leurs données en commun, on pourrait s’attendre à ce qu’elles deviennent collectivement plus redoutables. Mais cette stratégie peut se retourner contre elles si l’écosystème réagit par des baisses de prix agressives pour attirer davantage d’utilisateurs, privant ainsi la coopérative de données. Cette contre-offensive peut anéantir les avantages de la coopérative pour ses membres, laissant potentiellement les spécialistes dans une situation pire qu’auparavant.

Nous constatons que le fait qu’une coopérative aide ou nuise aux entreprises spécialisées dépend de leur part de marché initiale. Si les spécialistes disposent déjà d’une large base de clients, leur volume de données confère à la coopérative une valeur suffisante. Pour les consommateurs, cependant, cela peut entraîner une hausse des prix et réduire les investissements dans l’écosystème.

Et si l’on fixait un prix pour les données ?

Si les entreprises sont disposées à payer pour les données, nous pouvons concevoir des mécanismes garantissant que les consommateurs tirent profit du partage des données et de la viabilité des coopératives. Cette rémunération incite l’écosystème à baisser ses prix et à collecter davantage de données, car plus de données signifie plus de revenus.

Il convient toutefois de souligner qu’une collecte accrue de données a des implications en matière de protection de la vie privée. Toute réglementation concrète devrait évaluer soigneusement ces implications, tout en tenant compte des avantages pour la concurrence et les consommateurs que nous identifions en nous concentrant sur les prix et la qualité des produits.

Quel est le message le plus important à adresser aux décideurs politiques ?

Les bonnes intentions ne suffisent pas. Les décideurs politiques doivent réfléchir à l’ensemble des réactions stratégiques qu’une réglementation est susceptible de déclencher, en particulier dans le contexte d’écosystèmes numériques complexes. Des interventions brutales, telles que l’interdiction de l’utilisation des données entre marchés ou l’obligation de partager des données pour aider les concurrents, ne profiteront pas automatiquement aux consommateurs. 

Les décideurs politiques doivent réfléchir à l’ensemble des réactions stratégiques qu’une réglementation est susceptible de déclencher. Des interventions brutales visant à aider les concurrents ne profiteront pas automatiquement aux consommateurs

Les politiques les plus efficaces sont celles qui renforcent les incitations à l’innovation à tous les niveaux, en recourant à des mécanismes de compensation pour concilier les intérêts de chacun.

POINTS CLÉS

  • La réglementation peut se retourner contre ses auteurs – Les restrictions en matière de données peuvent aider les petites entreprises à prospérer, mais l’écosystème investira moins et les consommateurs risquent de voir les prix augmenter.
  • Les innovateurs sont essentiels – Les consommateurs n’en tirent profit que lorsque les entreprises spécialisées font preuve d’une innovation suffisante, transformant les gains concurrentiels en meilleurs produits.
  • Partage des données vs restriction des données – Ces deux politiques affaiblissent l’avantage concurrentiel de l’écosystème en matière de données, mais le partage améliore les produits des concurrents plutôt que de nuire à l’écosystème.
  • Action collective – À moins que les coopératives de données ne détiennent une part de marché significative, elles sont vulnérables aux baisses de prix agressives pratiquées par l’écosystème.
  • Qu'ils paient ! – Les mécanismes de rémunération permettant aux entreprises de payer pour les données peuvent favoriser la concurrence, l'innovation et le bien-être des consommateurs.

POUR ALLER PLUS LOIN

Depuis sa création en 2018, les chercheurs du Center Digital TSE mènent des travaux visant à comprendre l’économie des plateformes numériques, du Big Data et de l’IA. Le papier « Digital Ecosystems and Data Regulation » (coécrit par Jidong Zhou et Junjie Zhou) ainsi que d’autres publications d’Andrew Rhodes sont disponibles sur le site web TSE.


Article publié dans TSE Reflect, mars 2026

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Jidong Zhou

Junjie Zhou

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