Le rail est un allié précieux dans la lutte contre le changement climatique
Matthieu Chabanel
Président-directeur général
SNCF Réseau
SNCF Réseau est responsable de l’infrastructure ferroviaire française. Elle assure la circulation fluide des trains de voyageurs et de marchandises tout en entretenant et en développant le deuxième plus grand réseau national d’Europe. Filiale du groupe SNCF — leader mondial du train à grande vitesse, de la logistique du fret et des transports en commun —, SNCF Réseau est au cœur des efforts de modernisation du transport ferroviaire. En soutenant la recherche menée par le TSE, notamment au sein du Centre « Infrastructure & Réseau » du TSE, l’entreprise contribue à faire progresser la compréhension de thèmes tels que la tarification des infrastructures, l’adaptation au changement climatique et la valeur sociale globale du rail. Dans cet entretien, le PDG Matthieu Chabanel partage son point de vue sur les principaux défis du secteur.
Compte tenu de votre formation d'ingénieur et de votre grande expérience dans le secteur des transports publics, comment évaluez-vous aujourd'hui le rôle que les économistes peuvent jouer auprès des décideurs, notamment au sein des entreprises et des institutions publiques ?
Ma « rencontre » avec l’économie remonte à ma formation à l’École polytechnique, mais surtout à l’École des Ponts. Nicolas Curien, Pierre-Alain Muet, Gabriel Dupuy et Jean-Charles Hourcade m’ont aidé à en saisir les fondamentaux et à acquérir la ferme conviction que l’économie joue un rôle crucial dans l’orientation des choix et la définition de la stratégie, notamment dans le domaine des réseaux, que ce soit pour les décideurs politiques ou pour des entreprises comme SNCF Réseau.
Le réseau ferroviaire partage de nombreuses caractéristiques avec d’autres secteurs de réseaux tels que l’énergie, les services postaux et la distribution d’eau. Il s’agit d’une activité à forte intensité capitalistique — un monopole naturel — qui génère des recettes régulières et qui est généralement résistante aux fluctuations économiques.
Cependant, le transport ferroviaire présente également ses propres spécificités économiques. Le secteur est à la fois subventionné et réglementé, mais l’absence de toute référence explicite dans le cadre européen à la couverture intégrale des coûts soulève des questions très spécifiques en matière de gouvernance et de financement. L’équilibre des flux de trésorerie de l’entreprise repose sur un « jeu à trois » insuffisamment coordonné entre l’entreprise, l’État et l’autorité de régulation (Autorité de la Régulation du Transport – ART).
Le transport ferroviaire génère d’importantes externalités positives. Sa faible consommation d’énergie et d’espace, ainsi que ses faibles émissions de carbone, en font un allié précieux dans la lutte contre le changement climatique. L’amélioration des services ferroviaires renforce également la valeur immobilière des quartiers concernés, créant ainsi des effets dynamiques et d’agglomération positifs. Ces externalités sont difficiles à monétiser dans le prix des billets, car la concurrence avec la voiture, l’avion et d’autres modes de transport limite la disposition des voyageurs et des transporteurs à payer un supplément pour les services ferroviaires.
C’est dans la gestion de ces deux spécificités majeures – la réglementation et les externalités non monétisées – que des économistes tels que ceux de TSE nous sont les plus utiles.
Dans un contexte marqué par l’ouverture du marché ferroviaire européen à la concurrence et par l’urgence des enjeux environnementaux, quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontés chez SNCF Réseau ?
Le premier défi consiste à garantir la qualité et la modernisation de notre réseau ferroviaire, ce qui est essentiel pour offrir à tous les opérateurs ferroviaires un réseau de haute qualité. Il est urgent de rénover le réseau ferroviaire conventionnel français — qui achemine 90 % de l’ensemble du trafic —, notamment les lignes TER, Intercités et TGV. Sans investissements, ces infrastructures vieillissantes risquent de se détériorer rapidement, à l’instar de celles observées en Allemagne, ce qui aurait un impact considérable sur la qualité du service. La conférence gouvernementale sur le financement de la mobilité reconnaîtra la nécessité d’éviter cette situation et identifiera des solutions de financement durables.
L’un de ces sujets intéresse-t-il les homologues de la SNCF Réseau au sein de l’Association européenne des gestionnaires d’infrastructures ferroviaires ?
SNCF Réseau participe pleinement aux discussions sur les enjeux communs au sein de PRIME, une plateforme d’échange qui rassemble tous les gestionnaires de réseaux ferroviaires européens et la Commission européenne. Dans ce cadre, nous réalisons des analyses comparatives sur les performances des gestionnaires d’infrastructure. Nous travaillons également sur les investissements en matière d’interopérabilité et sur l’harmonisation des processus, notamment ceux relatifs à l’attribution des capacités. Là encore, les aspects économiques jouent un rôle important dans l’établissement de règles d’attribution efficaces.
Nous menons également des dialogues bilatéraux avec certains de nos homologues, ce qui nous permet d’approfondir notre compréhension des défis auxquels nous sommes tous confrontés et de mettre en œuvre les meilleures pratiques, notamment en matière de déploiement de nouvelles technologies et d’adaptation au changement climatique.
Comment la collaboration entre SNCF Réseau et TSE a-t-elle évolué au fil des ans ?
Le partenariat entre SNCF Réseau et TSE a été renouvelé en 2024. À ses débuts, il était axé sur la dynamique d’ouverture à la concurrence. Aujourd’hui, l’atténuation des effets du changement climatique et l’adaptation à ses défis constituent un nouvel axe de recherche.
La collaboration avec les chercheurs de TSE est importante pour SNCF Réseau afin de mieux comprendre notre environnement économique et réglementaire, d’appréhender les interactions entre les parties prenantes et d’anticiper les interactions entre l’ouverture du marché et la tarification. Dans ce domaine, nous avons eu l’occasion de travailler avec Frédéric Cherbonnier, Marc Ivaldi, Catherine Muller-Vibes et Karine Van Der Straeten, qui nous ont fourni des analyses sur l’utilisation « adéquate » du réseau, les conditions de l’ouverture à la concurrence et les enjeux en matière de tarification. Sur ces sujets, nous sommes au cœur même de l’expertise de la TSE, et nous pouvons nous appuyer à la fois sur sa rigueur académique et sur sa connaissance d’autres secteurs de réseau.
Notre partenariat avec la TSE a donné lieu à plusieurs contributions scientifiques notables. Parmi celles-ci figurent des travaux récents sur les effets de la tarification du carbone sur le marché de la mobilité. Ces recherches peuvent contribuer à soutenir le transfert modal qui sera essentiel pour atteindre nos objectifs ambitieux de décarbonisation. Elles soulignent également l’importance de prendre en compte le coût de la mobilité pour les usagers, ainsi que l’acceptabilité de la tarification du carbone.
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Interview publiée dans TSE Reflect, Juillet 2025
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