Les limites des bricolages écologiques

30 Septembre 2025 Economie

Pour l’économiste, une part croissante de la population s’oppose à des changements pourtant nécessaires, "focalisée plus sur la fin du mois que sur la fin du monde"

L’instabilité politique en France se nourrit d’une écoanxiété grandissante, alors que les politiques se détournent de ce défi sociétal majeur. On découvre aujourd’hui que ce que les "gilets jaunes" ne voulaient pas, ce n’est pas juste la taxe carbone, mais, plus généralement, toute politique attentatoire à notre pouvoir d’achat et à notre confort. Comme pour la dette et le financement des retraites, nous avons tous conscience du problème climatique, mais personne ne semble reconnaître sa responsabilité individuelle, ni être prêt à accepter de contribuer à sa résolution. Les éoliennes, les zones à faibles émissions ou les jachères soulèvent ainsi des oppositions encore plus violentes que la tarification du carbone. Le retour de flamme est patent.

Pour comprendre ce blocage, il faut revenir aux sources: la transition énergétique sera coûteuse. L’acier vert ou le kérosène décarboné seront probablement deux et dix fois plus chers que leurs versions brunes respectives. Compte tenu de la nécessité de gérer son intermittence, l’électricité renouvelable sera plus coûteuse que le charbon. Les sources faciles de décarbonation ont déjà été épuisées en France, et les importants efforts complémentaires que nous devons maintenant réaliser vont nous obliger à de sérieux sacrifices. Les citoyens s’y opposent parfois, bien qu’ils restent moindres que ceux que nous infligerions aux générations futures si nous n’agissons pas. Les politiques ont tenté de nous vendre une transition heureuse riche en emplois et en prospérité, mais la réalité est tout autre.

Face à ce déni de réalité, chaque norme, obligation ou interdit supplémentaire fait le jeu des partis populistes qui surfent sur ce refus d’une part grandissante de la population, plus focalisée sur la fin du mois que sur la fin du monde.

L’appel à l’autorégulation des consommateurs et des producteurs ne fonctionne pas. La finance verte, la responsabilité environnementale des entreprises, tout comme l’appel à la bonne volonté des citoyens, sont de nobles idées à faible impact sur les comportements, comme le montrent désespérément la plupart des études scientifiques sur le sujet. L’espoir d’un homme neuf transcendé par le défi climatique nous fait perdre un temps précieux.

S’il existe des subventions vertes qui ont effectivement permis de réduire nos émissions de carbone sans douleur, elles ont pour conséquence de creuser les déficits de l’Etat. Ce dernier réduit la voilure, comme on le voit avec la baisse drastique de la prime auto ou la suspension de MaPrimeRénov’. Par ailleurs, ces subventions laissent un reste à charge trop important qui permet aux seuls ménages les plus aisés d’en bénéficier, ce qui rend ces mécanismes socialement plus régressifs que la taxe carbone.

"Signal prix"

Le changement climatique constitue une double défaillance de notre démocratie libérale. D’une part, les marchés sont incapables d’inciter naturellement les acteurs économiques, producteurs et consommateurs, à intégrer les impacts écologiques de leur comportement. Dès lors, nous saturons l’espace médiatique de messages appelant à la mort du capitalisme. La deuxième défaillance est celle de notre démocratie, une dictature du présent puisque les générations futures ne prennent pas part au vote.

De fait, la littérature sur le sujet offre une part grandissante aux experts partisans de l’abandon des valeurs de la démocratie, appelant, par exemple, à l’instauration d’une dictature verte. Cette double défaillance nécessite une réforme du système. Les bricolages écologiques des trois dernières décennies montrent leurs limites. Mais faut-il que cette réforme soit de nature révolutionnaire, en abattant notre démocratie et/ou nos marchés ? Beaucoup le pensent, mais leurs intentions sont bien éloignées de la lutte contre le changement climatique.

Les économistes, eux, proposent une adaptation simple, transparente et juste de notre modèle de démocratie libérale par l’instauration d’un "signal prix", une taxe carbone reflétant le dommage engendré par nos comportements carbonés irresponsables, une application simple du principe pollueur-payeur. Elle minimise le coût social à objectif climatique donné, tout en réduisant les inégalités sociales si on utilise son revenu fiscal pour surcompenser les ménages les plus modestes. Alors, certes, la taxe carbone est socialement inacceptable, mais elle est la moins inacceptable de toutes les politiques climatiques.

La préservation de notre planète passe par quelques sacrifices, impliquant une écologie perçue comme punitive par tous ceux qui refusent de reconnaître qu’émettre du CO2 implique une responsabilité individuelle se mesurant en milliers d’euros par an et par personne. Il est essentiel de rétablir ce sens de la responsabilité individuelle, tout en comparant les mérites relatifs des différents projets politiques permettant de le mettre en action.

Article paru dans Le Monde, le lundi 22 septembre 2025

Illustration: Photo de C Bischoff sur Unsplash