L’explosion des salaires de l’élite scientifique internationale a rendu la course à l’excellence extrêmement coûteuse. Le modèle universitaire français, hérité d’un contrat social d’après-guerre fondé sur la gratuité, la liberté académique et le service public du savoir, vacille sous la pression d’un monde globalisé où la connaissance est devenue un marché.
Le xxe siècle a marqué le triomphe des universités centrées sur le modèle anglo-saxon qui ont révélé leur capacité à créer de la valeur pour la société. En quelques décennies, les facultés ont vu leurs responsabilités se démultiplier, passant de la formation d’une élite restreinte à la massification de l’enseignement supérieur accessible à une majorité de la population, et contribuant à un déplacement massif de la frontière de nos connaissances créatrices de nouvelles révolutions industrielles, porteuses de prospérité et de bien-être. Dans l’après-guerre, un contrat social s’est instauré autour des valeurs académiques des Lumières, de la liberté du chercheur, du transfert des savoirs et du rôle de l’intellectuel dans la société. En échange d’un financement public plus ou moins généreux et de larges libertés pour s’autogouverner et s’autoreproduire, il était demandé aux universités de créer et de distribuer le savoir à la nation reconnaissante dans un contexte éloigné des lois du marché. En France, cela s’est traduit par une gratuité de l’accès aux études supérieures, par l’interdiction de la sélection à l’entrée, par la non-concurrence et par une quasi‑absence d’évaluation des performances des institutions.
Ce contrat social est en crise. Depuis plus de vingt ans, l’extraordinaire accroissement de la mobilité internationale des étudiants et des chercheurs constitue un choc majeur pour notre système académique. Les Etats stratèges ont compris le rôle des universités d’élite qui permettent d’attirer la crème mondiale des jeunes générations étudiantes et scientifiques pour créer localement les conditions de leur prospérité. Le brain drain (fuite des cerveaux) a merveilleusement fonctionné, au profit des Etats-Unis en particulier. L’explosion des salaires de l’élite scientifique internationale a rendu la course à l’excellence extrêmement coûteuse. Dans cette compétition, le gagnant emporte tout , comme on le voit dans la Silicon Valley, à Boston, le long de la Charles River, où dans certaines vallées helvétiques. Malheur au vaincu ! A titre d’illustrations récentes, Michel Devoret (Nobel de physique 2025) est expatrié à l’université Yale, et Esther Duflo (Nobel d’économie 2019) vient de décider de s’installer à l’université de Zurich. On espère que Philippe Aghion (Nobel d’économie 2025) restera au Collège de France.
Un problème majeur de gouvernance académique
Comme le montrent les classements internationaux depuis des années, la France s’est fait largement distancer sur le marché mondialisé de l’enseignement supérieur. Son contrat social académique a bien ancré l’interdit moral de droits d’inscription pour y accéder. Mais qui a conscience aujourd’hui que, dans l’Hexagone, un jeune maître de conférences bac + 10 perçoit une rémunération annuelle brute de 30 000 euros, alors que les meilleures universités dans le monde sont capables de mettre dix fois plus pour recruter les plus prometteurs d’entre eux ?
La crise de notre contrat social est renforcée par un problème majeur de gouvernance académique. En 2008, l’autonomie a été donnée à nos universités sans y ajouter les bâtons et carottes indispensables à tout système de délégation de pouvoir. Conséquence, le conservatisme y règne en maître et les initiatives entrepreneuriales ne sont pas encouragées. Par exemple, la loi autorise depuis plusieurs années à faire payer les étudiants étrangers, mais la plupart des universités s’y sont refusées, préférant faire supporter le coût par nos contribuables. Une trappe à pauvreté se referme : la médiocre productivité scientifique des équipes en place ne motive pas au recrutement de collègues plus performants. Ainsi, récemment, nos universités ont applaudi au lancement d’un programme de recrutement de l’élite scientifique américaine fuyant le trumpisme, mais elles se sont empressées d’annoncer que ces intégrations se feront aux barèmes en vigueur en France, sans prime.
La concurrence académique segmente ce marché en renforçant quelques grandes universités qui attirent les meilleurs chercheurs et étudiants du monde prêts à payer pour financer cette élite scientifique. On peut regretter cette segmentation, mais l’ignorer serait une grave erreur. Malgré la situation de nos finances publiques, nous continuons ici à croire en la capacité de l’Etat à protéger notre système académique des coups de boutoir de cette féroce concurrence. D’autres pays – Allemagne, Suisse, Royaume‑Uni… – tentent des réformes courageuses qui donnent quelques résultats. Au nom de la prospérité collective, la France doit urgemment changer son contrat social académique en agissant simultanément sur trois leviers : la mise en concurrence, la gouvernance universitaire et ses modes de financement.
Article paru dans Challenges, le 10 novembre 2025
Illustration: Photo de LexScope sur Unsplash




