Alain Quinet
Président de la commission sur la valeur de l'action pour le climat
Alain Quinet préside depuis 2008 les commissions de France Stratégie chargées de fixer la valeur tutélaire du carbone. Son dernier rapport, publié en mars 2025 et intitulé « La valeur de l’action pour le climat : une référence pour évaluer et agir », est le fruit d’un travail collectif auquel Frédéric Cherbonnier et Christian Gollier (TSE) ont contribué.
Ce rapport actualise la trajectoire de la valeur de l’action pour le climat (également appelée valeur tutélaire du carbone). Il offre ainsi un cadre de référence aux entreprises souhaitant instaurer un prix interne du carbone pour éclairer leurs décisions, ainsi qu’aux acteurs de la société civile pour interroger les politiques publiques et formuler des propositions.
Dans cet entretien, Alain Quinet revient sur les principaux enseignements du rapport, sur l’apport de la recherche économique et, un an après sa publication, sur l’écho qu’il a suscité.
Comment définissez-vous la « valeur de l’action pour le climat » et en quoi se distingue-t-elle, pour un dirigeant d’entreprise, d'une simple taxe carbone ?
La valeur de l’action pour le climat est une expression qu’il faut prendre au pied de la lettre : c’est la valeur que la collectivité doit accorder à chaque tonne de CO2 abattue. Chaque fois que l’Etat veut évaluer un investissement – qu’il soit public ou privé - il doit créditer cet investissement de chaque tonne de CO2 qu’il abat (ou le débiter de chaque tonne de CO2 qu’il émet). On peut ainsi mettre en regard du coût de l’investissement un gain carbone, sachant que ce gain carbone n’apparait pas spontanément dans le calcul de rentabilité financière tant que les émissions ne sont pas tarifées à un prix équivalent à cette valeur. C’est bien le cas aujourd’hui : les entreprises assujetties au marché européen des quotas de CO2 (ETS) font face à un prix des quotas inférieur à 100€ la tonne de CO2 alors que la valeur de l’action pour le climat est de 256€.
La France est aujourd’hui l’un des rares pays dans le monde à disposer à la fois d’un objectif clair de décarbonation – à travers la stratégie nationale bas carbone - et d’un référentiel d’évaluation des politiques publiques de décarbonation complet et régulièrement mis à jour.
Le rapport préconise un rehaussement immédiat de cette valeur (256 € en 2025 contre 187 € initialement prévus) ; quel signal fort cela envoie-t-il aux entreprises sur l'urgence de leurs efforts précoces ?
La valeur de l’action pour le climat est étroitement liée à l’ambition que l’on se donne. Plus l’ambition est forte, plus la valeur est élevée. L’objectif « zéro émission nette » (ZEN) à l’horizon 2050 fonde la trajectoire de la valeur de l’action pour le climat depuis 2019 : c’est un objectif extrêmement ambitieux. Et même s’Il est faux de dire que nous sommes dans l’inaction climatique, alors que nos émissions ont baissé de plus de 30% depuis 1990, ce qui est devant nous est, c’est un doublement du rythme des efforts passés. Le niveau 2025 de la valeur de l’action pour le climat, rehaussé, de 187 €2023 à 256 €2023 reflète cette exigence. A partir de ce point de départ sensiblement rehaussé, la valeur de l’action pour le climat progresse chaque année au rythme du taux d’actualisation public. En d’autres termes, sa valeur présente est stable sur les 25 prochaines années. En accordant ainsi la même valeur actualisée à une tonne de CO2e abattue aujourd’hui ou demain, on s’assure que les gains carbone de long terme des projets de décarbonation ne sont pas écrasés par l’actualisation.
Comment les travaux des experts de TSE ont-ils permis de stabiliser cette trajectoire ?
Les économistes de TSE ont dès le départ contribué de manière importante aux travaux de la commission. La première commission – celle de 2008, qui a lancé et structuré les évaluations sur la valeur du carbone - a largement bénéficié des contributions de Christian Gollier, Michel Moreaux et Jean Tirole. Ils nous ont aidé à jeter les bases les plus structurantes des raisonnements - sur la gestion optimale d’une ressource épuisable, l’actualisation des gains de long terme et le traitement des incertitudes. La dernière commission s’est largement appuyée sur les travaux poursuivis depuis lors dans ces domaines par Christian Gollier et Frédéric Cherbonnier.
Au-delà de leurs contributions académiques, les experts de TSE nous ont aussi, et peut-être surtout, beaucoup appuyé dans la pédagogie, en popularisant cette idée simple mais essentielle qu’il n’ait pas de bonne politique climatique sans bonne évaluation.
Très concrètement, comment une entreprise peut-elle utiliser cette valeur pour fixer son prix interne du carbone et sélectionner ses projets de décarbonation les plus rentables ?
Même si les travaux sur la valeur de l’action pour le climat s’inscrivent historiquement dans le cadre du référentiel d’évaluation public, les usages « privés » de cette valeur se sont sensiblement développés ces dernières années : dans les organisations non gouvernementales de défense de l’environnement et les think tanks, à la Banque Européennes d’Investissement et dans certaines entreprises - Je pense notamment à Getlink et Saint-Gobain que nous avons auditionnées, mais aussi à certaines PME. Les niveaux de prix interne retenus restent généralement inférieurs à la valeur de l’action pour le climat et reflètent d’abord une anticipation des prix effectifs du carbone sur le marché européen des quotas de CO2. Mais l’important est « de mettre les skis dans la pente » et de s’approprier l’idée fondamentale que le prix du carbone a vocation à suivre une trajectoire croissante dans le temps si l’on prend au sérieux les objectifs que nous nous sommes fixés.
Le rapport introduit un « cône d’incertitude » autour des valeurs futures ; comment les professionnels doivent-ils intégrer ce risque technologique dans leurs plans d'investissement à l'horizon 2050 ?
Les incertitudes sur les technologies et les coûts d’abattement restent bien évidemment importantes et augmentent au fur et à mesure que l’horizon s’allonge. La vérité oblige à dire que nous ne savons pas encore clairement comment abattre les « dernières » émissions dans le transport longue distance ou certaines productions industrielles. La valeur du carbone a donc vocation à être révisée au fil du temps, au fur et à mesure que les nouvelles technologies vertes gagneront en maturité technique et en maturité économique : ce cône matérialise la plage des révisions possibles.
Aux termes de la troisième commission je prends aussi la mesure des progrès réalisés dans la connaissance économique des actions d’atténuation. L’élaboration d’une trajectoire de la valeur de l’action pour le climat s’est « fiabilisée » au fil du temps, grâce à une meilleure compréhension des technologies de décarbonation, des effets d’échelle et d’apprentissage, des investissements collectifs capables de promouvoir une plus grande sobriété des usages.
Un an après sa publication, quelles suites ont été données au rapport ? L’extension de ce référentiel français à l’échelle européenne est-elle envisagée ?
Notre rapport a été publié dans un contexte très particulier et pour toute dire plutôt défavorable : l’administration américaine avait « sorti » le coût social du carbone de son référentiel d’évaluation des politiques publiques, tandis qu’en Europe même, les mesures pro-climat étaient victimes de certaines formes de backlash, dans le sillage du double traumatisme créé par la crise des « gilets jaune » et le « choc industriel chinois ».
Le coût économique et politique de la dépendance aux énergies fossiles apparaissant de plus en plus clairement avec les guerres en Ukraine et en Iran, les termes du débat se rééquilibrent aujourd’hui. Mais il faut bien comprendre que l’action pour le climat se joue désormais plus au niveau européen qu’au niveau français, à travers notamment les marchés du carbone ETS1 et 2, le mécanisme d’ajustement aux frontières et le Fonds social pour le climat. On ne peut dans ce contexte qu’appeler la Commission européenne à se doter d’un outil d’évaluation de la valeur du carbone inspiré de ce que nous faisons depuis 15 ans en France, qui puisse offrir une référence commune à tous les Européens engagés dans la transition énergétique et orienter les politiques climatiques vers les actions les plus efficaces.
En savoir plus : https://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/la-valeur-de-laction-pour-le-climat-une-reference-pour-evaluer-et-agir
Références dans le rapport, aux travaux de TSE :
- Frédéric Cherbonnier, Christian Gollier et Aude Pommeret, "Stress discounting", Journal of Risk and Uncertainty, novembre 2025.
- Cherbonnier F. et Pommeret A. (2024), "Valuing mitigation projects under uncertainty", Working Paper, Toulouse School of Economics.
- Christian Gollier, "The cost-efficiency carbon pricing puzzle", Journal of Environmental Economics and Management, vol. 128, n. 103062, November 2024.
- Christian Gollier, "The welfare cost of ignoring the beta", TSE Working Paper, n° 24-1556, juillet 2024 (Christian Gollier, “The welfare cost of ignoring the beta”, Journal of Political Economy Microeconomics, 2026, forthcoming)
- Frédéric Cherbonnier et Christian Gollier, « Fixing Our Public Discounting Systems », Annual Review of Financial Economics, vol. 15, novembre 2023, p. 147–164.
- Centre d’analyse stratégique (2011), "Le calcul du risque dans les investissements publics", rapport de la mission présidée par Christian Gollier, Paris, La Documentation française ; France Stratégie (2023), Guide de l’évaluation socioéconomique des investissements publics, op. cit.
- Frédéric Cherbonnier et Christian Gollier, "Risk-adjusted Social Discount Rates", The Energy Journal, vol. 43, n° 4, octobre 2022.
- Gollier C. (2019), "Le Climat après la fin du mois", Paris, Presses universitaires de France
Interview publiée dans la TSE Reflect, mai 2026
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