Le monde politique l’a maintenant bien compris: il n’y aura pas de transition énergétique heureuse. C’est notamment parce que, si l’on n’y prend garde, une bonne partie de ces coûts sera portée par les ménages les plus modestes. Ici, comme dans le reste de l’Europe, dans les actes comme dans les paroles, l’ambition climatique régresse. Très symboliquement, le ministre en charge de l’Ecologie est passé de la troisième à la douzième place dans l’ordre protocolaire du gouvernement depuis 2017. Comme le disait déjà Nicolas Sarkozy à la fin de son mandat, l’écologie, "ça commence à bien faire" ! C’était un précurseur des temps présents. Le vote récent, en commission, de la suppression des zones à faibles émissions, fin mars, et les tergiversations du gouvernement sur la suite à donner à cette révolte parlementaire portée surtout par la droite et l’extrême droite, illustrent ce retour de manivelle antiécologique. Les ZFE améliorent les conditions de vie en centre-ville, mais en éjectent les travailleurs modestes, tout en y augmentant les valeurs immobilières dont profitent les riches urbains. De la même façon, l’objectif "zéro artificialisation nette" améliore la biodiversité, mais augmente encore la rente foncière dont bénéficient les vieilles générations propriétaires au détriment de celles montantes qui doivent leur payer cette soulte augmentée pour accéder à la propriété, alors qu’elles portent déjà le poids de la dette publique et la charge des retraites à des niveaux jamais vus dans l’histoire. Dans la même optique, l’abandon de l’A69 empêchera le sud du Tarn appauvri de bénéficier de la dynamique économique toulousaine, et la tentative d’empêcher la ligne TGV Bordeaux-Toulouse réduira l’attractivité de la Ville rose par rapport à notre très riche capitale. Les ménages les plus modestes consacrent une part plus importante de leurs revenus pour leurs dépenses d’énergie.
L’extrême droite n’a donc pas tort de souligner que l’augmentation des coûts de production d’une électricité décarbonée, notamment solaire et éolienne, va très probablement engendrer une inflation énergétique qui augmentera les inégalités sociales. Mais, comme ailleurs, la France fonde une bonne partie de sa politique climatique sur les subventions, financées par le contribuable. Puisque le système fiscal est très progressif dans notre pays, ceci devrait permettre d’éviter que notre transition augmente les inégalités. C’est d’autant plus plausible que ces subventions vertes aux ménages sont de plus en plus conditionnées à leurs revenus. Néanmoins, rien n’est moins sûr. Dans une étude de ma collègue Louise Kessler d’I4CE, le package des aides publiques à la rénovation et à l’acquisition d’un véhicule électrique en France est passé en moyenne de 20 000 euros à 50 000 euros entre 2008 et 2023. Aujourd’hui, ces aides sont deux fois plus importantes pour les ménages modestes que pour les ménages aisés. Jusque là, tout est bien. Elles laissent néanmoins un reste à charge de 75 % pour les aisés, et encore 40 % pour les modestes. Dans le domaine de la rénovation thermique complète des logements par exemple, le reste à charge des ménages est prohibitif pour les ménages modestes, de l’ordre de plusieurs années de salaire, qui ne peuvent donc accéder à ces subventions. Et il faut être propriétaire de son toit pour pouvoir bénéficier de tarifs de rachat électrique très avantageux. Ces exemples illustrent bien que les subventions publiques vertes vont essentiellement aux ménages les plus riches. A ma connaissance, on ne dispose pas en France de confirmation statistique de cette hypothèse. Mais aux Etats-Unis, on sait que les 20 % des ménages les plus aisés reçoivent 60 % des subventions pour l’installation de panneaux voltaïques sur les toits, et 90 % des subventions pour les véhicules électriques. Là-bas, les 10 % les plus riches ont dix fois plus de chance d’avoir un véhicule électrique et cinq fois plus de chance d’avoir des panneaux solaires que les 10 % les moins riches. Nos politiques climatiques accroissent donc les inégalités. La montée des tensions sociales autour des questions environnementales fait le lit du populisme. Pourtant, le caractère socialement régressif des politiques climatiques n’est pas inéluctable. Par exemple, une taxe carbone incite efficacement à ce que chacun intègre sa responsabilité personnelle face aux évolutions climatiques à venir. Mais cette taxe engendre aussi un revenu fiscal qui peut et doit être utilisé pour compenser les ménages les plus modestes pour la perte de pouvoir d’achat qu’elle génère. La fiscalité verte est la seule politique climatique qui permet de lutter efficacement à la fois contre le changement climatique et contre les inégalités sociales.
Aujourd’hui, les subventions publiques vertes profitent surtout aux ménages les plus riches.
Article paru dans Challenges, le 22 mai 2025
Illustration: Photo de Carles Rabada sur Unsplash




