Retour sur le blackout de la péninsule ibérique le 28 avril 2025

15 Avril 2026 Energie

Publié sur La Tribune le 9 avril 2026

 

Les pays qui se veulent vertueux sur le plan environnemental se tournent de plus en plus vers l’électricité (verte) comme moyen de satisfaire la plupart des besoins en énergie. Ce n’est pas sans risque puisque, en étant tous connectés à un réseau commun, chacun de nous peut être affecté par des incidents ou des fausses manœuvres en divers points du réseau. Garantir la fiabilité du système électrique est donc une nécessité dans les économies modernes. En quoi les leçons tirées de la grande panne  survenue en Espagne et au Portugal le 28 avril 2025 nous permettent-elles d’améliorer la sécurité de nos systèmes électriques ?

Les faits et leur(s) interprétation(s)

Depuis le blackout du 28 avril 2025, les experts du réseau pour la coopération des opérateurs des systèmes de transmission de 36 pays européens (ENTSO-E) ont collecté auprès des producteurs, transporteurs, distributeurs et gestionnaires des systèmes électriques concernés toutes les informations susceptibles d’expliquer l’enchainement des évènements qui ont provoqué cette panne gigantesque.

Le premier rapport, paru le 3 octobre 2025, est purement descriptif. Son but est de « fournir un compte rendu technique et objectif de l'incident, basé sur des preuves factuelles » et non « d'attribuer la responsabilité à une partie quelconque ». Il présente l’intérêt de rappeler que, compte tenu de la vitesse de déplacement de l’énergie électrique, les incidents en un point du réseau entraînent des conséquences quasi instantanées pour tous les producteurs et consommateurs connectés dans la zone concernée et, avec un délai court, pour ceux des zones interconnectées.

Les gestionnaires de réseau disposent bien sûr d’équipements et de procédures pour réduire les effets négatifs de ces incidents, les plus simples consistant à diminuer les livraisons à certains demandeurs et/ou à accroitre l’injection d’énergie par des centrales déjà actives. Mais ces adaptations marginales peuvent se révéler insuffisantes et, pour limiter la propagation des défaillances, il peut être nécessaire de déconnecter certains sous-réseaux et/ou les liaisons internationales. Ainsi, l’Espagne et le Portugal ont été déconnectés du reste de l’Europe.

Pour autant, on se doute que si le blackout du 28 avril 2025 a eu l’ampleur observée dans la Péninsule ibérique, c’est que les solutions évoquées ci-dessus n’ont pas été apportées dans les délais voulus, voire qu’elles se sont révélées inadaptées au problème posé. De fait, dans son rapport final du 20 mars 2026 l’ENTSO-E met en avant « une combinaison de nombreux facteurs interdépendants, notamment les oscillations, les lacunes dans la gestion de la tension et de l’énergie réactive, les différences dans les pratiques de régulation de la tension, les baisses rapides de puissance et la déconnexion de générateurs en Espagne, ainsi que les capacités de stabilisation inégales ».

Pour faire simple, personne n’est pleinement responsable et tout le monde l’est un peu. Les défaillances techniques constatées (oscillations, fluctuations de la tension, mauvaise gestion de l’énergie réactive, déconnexions automatiques inopportunes) n’ont pas pu être corrigées par la mise en œuvre des protocoles prévus à cet effet. On peut donc s’interroger sur leur pleine efficacité.

Principes économiques et contraintes électriques

Les rédacteurs de ce billet ne sont pas des ingénieurs. Au-delà de toutes les explications techniques qui jalonnent les 472 pages du rapport, leur attention a plutôt été attirée par une remarque figurant dans le communiqué du 20 mars demandant à ce que les aménagements apportés au système électrique ibérique soient réalisés « en veillant à ce que les mécanismes de marché, les cadres réglementaires et les politiques énergétiques restent adaptés aux limites physiques du système ». Ce rappel de la tyrannie des lois de la physique n’est pas anodin dans un monde où les promesses et attaques politiques concernant les énergies font la une des médias et sont relayées sur les réseaux sociaux.

L’organisation actuelle du système électrique européen est un compromis entre centralisation et économie de marché. Pour en comprendre le mécanisme, il faut rappeler que l’énergie électrique, à ce jour, n’est stockable qu’à très petite échelle par rapport aux besoins des économies modernes (et après transformation provisoire en une autre forme d’énergie, par exemple chimique, thermique ou potentielle dans des stations de transfert d’énergie par pompage ), de sorte qu’il faut assurer en permanence l’égalité entre quantités injectées et quantités soutirées. A la suite du mouvement général en faveur de l’introduction de mécanismes concurrentiels dans toutes les industries de réseau à la fin du siècle passé, on sépara les activités de marché (production et vente) des activités de réseau dont les caractéristiques de monopole naturel s’accommodent mal d’une multiplicité d’acteurs.

Pour la partie concurrence dans la production d’électricité, on s’en est tenu au principe de la « plaque de cuivre » : un marché unique sur lequel tous les producteurs et acheteurs en gros soumettent des enchères, sur un pied d’égalité, quel que soit leur lieu d’injection ou de soutirage. A partir de ces soumissions, dans la limite des interconnexions entre les différents pays, le logiciel du marché calcule le prix d’équilibre et les quantités que chaque enchérisseur devra injecter ou soutirer. Mais il reste à vérifier que le réseau peut supporter les flux d’énergie qui découlent de ce brouillon de dispatching. C’est la tâche du gestionnaire du système, le plus souvent le gestionnaire du réseau de transport. Si les flux sont incompatibles avec les caractéristiques techniques des lignes et transformateurs, le gestionnaire du réseau organise un « redispatching », augmentant ou diminuant les injections ou prélèvements en tel ou tel nœud du réseau, ce qui induira des transferts monétaires entre agents rejetés et agents appelés (sur les coûts du redispatching en Espagne, voir ICI).

Cette séparation présente des « avantages citoyens » puisque tout le monde est initialement placé sur un pied d’égalité et qu’on entretient ainsi le mythe du grand marché unique. Mais elle a des inconvénients. La séquentialité complique les opérations en temps réel et elle déresponsabilise les acheteurs et les vendeurs. Avec cette organisation, on oublie que le prix d’un bien dépend non seulement de ses caractéristiques, de sa date de disponibilité et de l’état de la nature dans lequel il est disponible, mais aussi du lieu où il est disponible, donc de la congestion des lignes. D’autres modèles d’organisation existent. Par exemple, dans le nord-est des USA, le système électrique Pennsylvania-New Jersey-Maryland (PJM) calcule et publie toutes les cinq minutes des prix nodaux, c’est-à-dire les prix qui prévalent en plusieurs centaines de nœuds du réseau. Cette information permet aux producteurs et consommateurs d’apprécier les indicateurs locaux de rareté de l’électricité, mais alimente aussi les choix des candidats à la connexion quant au meilleur site d’implantation et les projets des investisseurs en infrastructure pour déterminer les nœuds à connecter en priorité.

Sans aller jusqu’à suggérer le recours aux prix nodaux, en appliquant les recommandations pour la péninsule ibérique contenues dans le chapitre 9 du rapport ENTSO-E, on peut raisonnablement espérer réduire les risques d’une grande panne. Mais, compte tenu de la complexité des systèmes électriques, on ne les fera pas totalement disparaitre. Mark Twain écrivait « La catastrophe qui finit par arriver n'est jamais celle à laquelle on s'est préparé. » Dans sa version moderne, cette proposition s’énonce « Tout ce qui est susceptible d'aller mal ira mal » (loi de Murphy). C’est avec cette logique que les dispositifs de crise doivent être pensés. Il sera donc prudent de garder en réserve quelques billets et pièces de monnaie pour les périodes où les systèmes de paiement seront en panne, des bougies et des allumettes pour les heures où l’éclairage électrique fera défaut, et de rester suffisamment en forme pour marcher et monter les escaliers pendant les épisodes où la signalisation routière et les ascenseurs ne seront plus alimentés.

 

Photo de Fahrul Razisur Unsplash