Dérèglement climatique : responsabilité individuelle et responsabilité collective

8 Avril 2026 Climat

Publié dans La Tribune, le 2 avril 2026

 

Les 19 et 20 févriers se tenait le procès intenté contre TotalEnergies sur son devoir de vigilance climatique. Lors de l’audience où se sont succédé des experts, les débats ont porté sur la responsabilité de l’entreprise pétrolière dans le dérèglement climatique. Ce qui soulève la question : quelle est la responsabilité climatique de chacun d’entre nous? 

Casquettes multiples

Nous influençons le climat par nos décisions de consommation, d’investissement, de travail, de transport et de vote. Moins de gaz à effets de serre seront émis si nous prenons le train plutôt que l’avion, si nous finançons les énergies éoliennes et solaires plutôt que fossiles, si nous choisissons de faire carrière chez EDF plutôt que TotalEnergie, ou si nous soutenons la sortie du charbon. La difficulté consiste à attribuer des émissions de gaz à effet de serre associées à chaque décision. Quelle la contribution au réchauffement climatique du consommateur, de l’investisseur, du travailleur et du citoyen qui est en chacun de nous ?

La question se pose aussi pour les entreprises. Les activités de TotalEnergie profitent à ses actionnaires, ses employés, ses sous-traitants et ses consommateurs. Quelle est sa responsabilité de chacun dans les activités de TotalEnergie ? On peut également se poser la question de la responsabilité de l’entreprise elle-même ? Elle extrait et raffine du pétrole mais ne consomme pas (ou peu) ce pétrole qui, par ailleurs, ne serait pas produit pour être vendu aux automobilistes en l’absence de voitures mises sur le marché par d’autres entreprises. Les constructeurs automobiles sont donc complices et coupables. TotalEnergie existe grâce à ses employés, ses investisseurs et ses consommateurs.

Les émissions d’un baril de pétrole le long de son cycle de vie doivent être partagées. On ne peut les attribuer exclusivement à l’entreprise qui a extrait le pétrole (TotalEnergie), ni à celui qui le brûle (l’automobiliste) ou celui qui fait en sorte qu’il puisse être utilisé comme source d’énergie pour se déplacer (le constructeur automobile). De même, l’Etat a son rôle à jouer en fournissant des alternatives et des infrastructures de transport décarbonées. Les émissions seraient moindres avec des trains à l’heure et des pistes cyclables plutôt que des routes.   

 

Epargne et consommation

Il n’en demeure pas moins que la responsabilité climatique de chacun varie énormément, notamment selon les revenus. Une formule choc reprise par la lauréate du Prix Nobel d’économie Esther Duflo en témoigne : 10% des plus riches de la population mondiale sont responsables de 50% des émissions, contre 10% des émissions pour la moitié de la population la moins favorisée.  Elle s’appuie sur une étude de l’économiste Lucas Chancel qui, pour obtenir ce résultat,  ajoute  l’empreinte carbone des investissements privés à celle de la consommation. Autrement dit chacun est responsable à la fois des émissions résultant de ses placements financiers et de ce qu’il consomme. Les émissions sont donc comptabilisées deux fois pour celle ou celui qui est consommateur et épargnant. Si on distingue le consommateur de l’épargnant qui est en chacun de nous, les données changent.  Aux Etats-Unis, les 10% les plus riches sont responsable de 24% des émissions si on se base sur leur consommation, de 50% si on considère leurs investissements

Même s’il est difficile d’attribuer une responsabilité climatique à chacun de nous, il n’en demeure pas moins que nos décisions de consommation, d’investissement, de travail, de transport et de vote influencent le climat. Certes l’impact de chacun pris individuellement est négligeable. Néanmoins le dérèglement climatique étant anthropique, l’humanité dans son ensemble en a la responsabilité. C’est « notre affaire à tous » pour reprendre la formule d’une des ONG impliquées dans le procès de TotalEnergie. Nous saurons le 25 juin 2026 dans quelle mesure le tribunal de Paris considère que c’est aussi l’affaire de TotalEnergies. 

 

Photo de engin akyurtsur Unsplash