Peut-on vraiment imaginer une France sans immigration ? Une nation hermétiquement fermée où plus aucun étranger ne franchirait nos frontières et où ceux déjà présents seraient systématiquement expulsés ?
Outre le fait qu'une telle politique impliquerait de quitter l'Union européenne, les répercussions économiques pour notre pays seraient désastreuses. À court terme, de nombreux secteurs se trouveraient paralysés, tandis qu'à long terme, notre capacité d'innovation et notre compétitivité seraient dégradées.
D'après une étude de la Dares, il y avait en France, en 2017, 2,7 millions de travailleurs immigrés, soit un emploi sur dix en moyenne au niveau national. Renoncer à cette main-d'oeuvre serait suicidaire pour notre économie, notamment pour la région francilienne où les travailleurs immigrés occupent 22 % des emplois. Les secteurs comme le bâtiment et les travaux publics, la restauration et l'hôtellerie, le transport et la logistique ou encore l'entretien et la surveillance, sans parler des services à la personne - plus de 40 % des effectifs ! -, seraient paralysés. Il est de fait ironique que ceux qui réclament la fin de l'immigration au nom de la sécurité et d'une identité chrétienne supposément attaquée oublient que sans les prêtres étrangers, de nombreuses paroisses françaises fermeraient, privant les fidèles de services religieux, y compris de mariages, obsèques et baptêmes. Quant à la sécurité, sans les vigiles étrangers - 28 % des effectifs -, il faudrait se préparer à une explosion des vols et menaces.
Des secteurs à la main-d'oeuvre hautement qualifiés seraient également durement impactés, notamment l'hôpital public qui emploie beaucoup de personnel soignant étranger - un médecin sur trois, souvent précaire avec un statut de "Padhue" - et qui imploserait sans leur concours, mais également le secteur de l'informatique où de nombreux ingénieurs viennent du Maghreb.
Péril économique à long terme
Et ce n'est pas avec une population vieillissante que la France va combler ses besoins de main-d'oeuvre. Elle dépend de l'arrivée de jeunes actifs pour équilibrer ses finances publiques, notamment les retraites. En freinant ce rajeunissement, le système social deviendrait insoutenable à terme et notre économie perdrait en compétitivité. En effet, la main-d'oeuvre immigrée complète par ses qualifications l'offre de travail des natifs : elle est en moyenne soit moins qualifiée, soit plus qualifiée. Ainsi, les immigrés les moins qualifiés occupent des emplois délaissés, précaires, aux horaires décalés, ou éprouvant physiquement. Leur force de travail procyclique est une source de flexibilité pour les entreprises et d'amortissements des chocs macroéconomiques. Les immigrés les plus qualifiés, quant à eux, innovent et créent des entreprises.
Dans la note du Conseil d'analyse économique "L'immigration qualifiée : un visa pour la croissance", nous montrons, avec Hillel Rapoport, que l'apport de talents étrangers est crucial pour la recherche, l'innovation et le développement technologique. Les grandes entreprises françaises et les centres de recherche publics s'appuient sur une diversité entretenue de leurs collaborateurs pour rester compétitifs à l'international et bénéficier des transferts de savoirs productifs.
Les immigrés, notamment qualifiés, sont égalementdes créateurs d'entreprises et des ponts dans la mondialisation. Les réseaux des diasporas permettent de réduire les coûts de transactions entre pays, ce qui favorise les exportations et les investissements directs à l'étranger, ainsi que l'ensemble des autres flux financiers internationaux.
Une politique d'immigration zéro plongerait la France dans le chaos économique à court terme et la condamnerait à un déclin inévitable sur le long terme. La prospérité de notre pays repose sur une politique migratoire de travail ambitieuse et maîtrisée, capable d'attirer des talents diversifiés et des profils stratégiques.
Article paru dans Les Echos n°24399, le 12 févier 2025
Illustration: Photo de Jason Leung sur Unsplash




