Entre pouvoir d’achat et temps pour soi, redonnons à chacun le choix de sa retraite

11 Février 2025 Economie

EDITORIAL - Juger notre système de retraites à l’aune du seul équilibre recettes/dépenses de la Sécurité sociale est très inapproprié, selon l’économiste Christian Grollier, qui recommande d’ajouter dans notre système par répartition un mécanisme plus incitatif.

La richesse des nations dépend de nombreux facteurs dont le travail est évidemment un élément essentiel. Songeons qu’en 2024, chaque heure travaillée en France a produit en moyenne 97 euros de richesse nationale. Elle permet de financer le pouvoir d’achat du travailleur, mais aussi nos hôpitaux, nos écoles, notre défense, notre police, notre justice et bien d’autres choses encore. Or 13,4 % de cette richesse, soit 382 milliards d’euros en 2023, est consacré au pouvoir d’achat des retraités. Juger notre système de retraites à l’aune du seul équilibre recettes/dépenses de la Sécurité sociale est donc très inapproprié.

Comme on ne peut distribuer que la richesse que l’on crée, ce dossier soulève la question du bon arbitrage entre revenu et loisir. Ce sujet est par nature très personnel. Il est clair que notre communauté nationale est très hétérogène sur la valeur relative que nous accordons au temps pour soi par rapport au pouvoir d’achat. Certains se voient très bien partir tard à la retraite pour une pension plus élevée, tandis que d’autres ne peuvent l’imaginer. Il n’y a pas de jugement moral à porter. La difficulté provient des extraordinaires subventions, plus ou moins transparentes, qui prévalent dans notre système de retraites par répartition, et qui faussent une juste appréciation des choix. La solidarité organisée par notre système se traduit par une trop faible incitation à rester au travail au-delà de 60 ans.

Le système valorise trop l’option retraite

Une majorité de salariés n’estiment pas tirer un bénéfice personnel suffisant du maintien en emploi durant un trimestre supplémentaire alors qu’il représenterait pourtant un avantage collectif certain. Il faudrait donc qu’ils récupèrent une partie plus importante de la richesse collective créée par leur travail, et que le niveau de retraite soit davantage indexé sur leurs contributions. Faute de quoi le système favorise trop l’option de la retraite sur celle de l’emploi. Selon l’OCDE, toutes populations confondues, les Français travaillent 15 % de moins que leurs voisins sur le Vieux Continent. Ainsi, un retour à la moyenne européenne augmenterait notre revenu national de plus de 400 milliards d’euros par an, ce qui permettrait de mieux financer notre système scolaire, nos hôpitaux, et tous les autres services publics dont nous avons tant besoin.

Pourtant nous n’en prenons pas le chemin. Selon les calculs du Conseil d’orientation des retraites de juin 2024, les contributions sociales d’un non-cadre du secteur privé terminant sa carrière complète cette année représentent un investissement rémunéré pour le futur retraité à un taux de seulement environ 1,6 %, et encore une partie payée est financée par l’endettement national. Encore plus confondant, compte tenu des évolutions démographiques et économiques, les Français nés au-delà de 1990 ne peuvent espérer une rentabilité réelle de leurs contributions supérieure à 0,4 %, très loin de ce qu’un système de retraites par capitalisation pourrait leur offrir.

Renforcer la solidarité entre les générations

Cette situation illustre une injustice intergénérationnelle majeure, sans parler de la dette souveraine que nous léguons à nos enfants… Il faudrait donc renforcer la solidarité entre les générations, en demandant un effort des retraités pour abonder le Fonds de réserve pour les retraites. La gauche propose de faire exactement l’inverse. Face à la distorsion des incitations que notre système organise, des contraintes supplémentaires dans les choix individuels s’imposent, comme le report de l’âge légal de départ à la retraite à taux plein. On voit aujourd’hui combien cette coercition est socialement et politiquement combattue.

On devrait donc redonner la liberté à chacun d’arbitrer entre son travail et son temps libre, une décision aussi personnelle que l’orientation sexuelle ou la croyance religieuse face à laquelle l’Etat devrait rester neutre. Cela devrait se faire en injectant dans notre système par répartition un mécanisme incitatif pour que chacun parte en retraite en intégrant l’impact de ce choix sur la prospérité collective. Il faut donc renforcer le lien entre création de valeur collective du travail de chacun et le droit individuel à la retraite qu’il engendre. Pour lutter contre les inégalités, rien n’empêcherait l’Etat d’adosser à ce système de retraites par points un renforcement de la solidarité par l’impôt, explicite et transparent. De cette façon, loin de nos turpitudes politiques, nous nous redonnerons les moyens de trouver ensemble un juste arbitrage entre la prospérité économique de notre pays et le désir de temps libre de nos concitoyens.

Article paru dans Challenges le mardi 4 février 2025

Illustration: Photo de Marc Najera sur Unsplash