Des réformes, dans l’intérêt de la Grèce

17 Juillet 2015

Au moment de la création de l’euro, les économistes les plus critiques du projet de monnaie unique pointaient du doigt l’hétérogénéité des pays qui l’adopteraient. On était très loin de la zone monétaire optimale des manuels de macroéconomie, et ils doutaient de la capacité de la Banque centrale européenne à concevoir une politique efficace dans ces circonstances. Même ceux qui étaient favorables au projet reconnaissaient ces difficultés, mais estimaient que les bénéfices économiques et politiques d’une intégration accrue faisaient plus que les compenser. Pour la Grèce en particulier, avec son histoire d’instabilité gouvernementale et de politiques fiscales et monétaires irresponsables, adopter l’euro semblait offrir la promesse d’une certaine discipline, imposée de l’extérieur.


Pour réduire l’hétérogénéité de la zone euro, on pouvait faire appel à deux techniques. Tout d’abord, s’assurer que les pays qui intègrent la zone euro satisfassent un certain nombre de critères. Comme on le sait, la Grèce fit beaucoup d’efforts pour remplir ces critères avant son entrée en 2001, même si on se rendit compte par la suite que certains avaient été moins impressionnants en réalité que sur le papier. La deuxième technique consiste à demander des efforts substantiels et continus aux pays de la zone euro. A l’origine, ces efforts étaient mesurés à l’aune des conditions du Pacte de stabilité et de croissance, qui se focalisaient sur le respect de l’équilibre budgétaire. La crise a démontré que ceci n’est pas suffisant, et depuis 2011 le Pacte pour l’euro impose des conditions qui favorisent une convergence des économies européennes.


La crise grecque actuelle se joue sur deux tableaux. D’une part, la Grèce n’a pas respecté, comme de nombreux pays mais de façon plus nette, les règles budgétaires du Pacte de stabilité. D’autre part, elle a une économie qui est structurellement très différente de la norme européenne, et de façon qui nuit fortement à sa productivité. On ne s’étendra pas sur l’indigence de son administration fiscale. Le dernier rapport « Doing Business » de la Banque mondiale classe la Grèce au 61° rang mondial sur la facilité à faire des affaires – parmi les pays de la zone euro seulement Chypre et Malte sont plus mal classés. Sur l’exécution des contrats, la Grèce est classée au dernier rang des pays de la zone euro. En ce qui concerne la perception de la corruption, Transparency International classe la Grèce en dernière place de l’Union européenne, ex-aequo avec l’Italie. Ce sont ces dysfonctionnements qui expliquent que malgré une diminution de 25 % du coût du travail, 75 % de l’ajustement de la balance commerciale s’est effectué par une baisse des importations plutôt que par une hausse des exportations.
Dans ces conditions, nous avons du mal à comprendre comment le fait que les créanciers de la Grèce insistent sur des réformes structurelles puisse être présenté par un certain nombre de nos collègues comme mal venue, et, parfois, comme à la limite du sadisme... De toute évidence, il ne doit pas s’agir de punir la Grèce, mais il nous semble qu’il serait tout à fait contreproductif, à la fois pour celle-ci et pour l’Europe, de se contenter d’un accord qui la conserverait dans la zone euro sans qu’elle s’engage dans un processus crédible de résorption des problèmes structurels de son économie. D’ailleurs, même si la Grèce n’était pas membre de la zone euro, les réformes qu’on lui demande seraient dans son intérêt. Que l’on paye en drachme ou que l’on paye en euro, c’est la compétitivité de l’économie qui est à moyen terme le seul garant du niveau de vie d’un pays, et un des drames de la négociation actuelle est qu’elle donne l’impression que les réformes structurelles ne peuvent avoir qu’une seule conséquence positive : satisfaire un club de créditeurs rapaces.
A ce stade, il est primordial de s’assurer que la Grèce reste dans la zone euro. Un Grexit entraînerait un désastre humanitaire et une baisse sans précédent du niveau de vie. Sans réformes, la dévaluation qui suivrait ne permettra pas d’accroître les exportations de façon significative. Le Grexit ne ferait que perpétuer la situation actuelle avec un gouvernement soumis à encore moins de discipline et enclin à faire fonctionner la planche à billets. Les implications pour la zone euro et le reste du monde ne sont pas claires.


Pour conserver la Grèce dans la zone euro, il faut convaincre son gouvernement qu’il doit à la fois obéir aux règles européennes et conduire des réformes drastiques pour améliorer sa compétitivité économique. Il faut aussi offrir un espoir : si les réformes sont implémentées, la dette devra être restructurée en allongeant les maturités et en fixant définitivement les taux d’intérêt à leur (faible) niveau actuel. Ceci permettra d’alléger le fardeau qui pèse sur l’économie grecque de façon politiquement acceptable. A plus long terme, il faut réformer les structures de la zone euro pour éviter de telles crises et rendre leur résolution moins conflictuelle et plus efficace. Mais ceci est une autre histoire.

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