Une étude portant sur l’un des systèmes d’alerte aux catastrophes les plus anciens au monde – la surveillance du criquet pèlerin – révèle que la surveillance limite les dégâts et génère des retours sur investissement pouvant atteindre 680 fois la mise de fonds initiale.
Cette nouvelle étude, publiée le 18 mai par le National Bureau of Economic Research, évalue l'importance des systèmes d'alerte précoce pour limiter les dégâts causés par les catastrophes naturelles. S'appuyant sur trois décennies de données, elle évalue l'un des premiers et plus anciens systèmes de surveillance des catastrophes : la surveillance du criquet pèlerin, l'un des ravageurs agricoles les plus destructeurs au monde.
« L’une des difficultés pour évaluer ces bénéfices réside dans le fait que, lorsque la surveillance est efficace, les essaims de criquets sont stoppés dans l’œuf et ne causent que peu ou pas de dégâts… et ne font donc pas l’objet de rapports », explique Anouch Missirian, coautrice de l’étude et professeure assistante à la Toulouse School of Economics et à l’INRAE. La solution trouvée par les auteurs consiste à évaluer ce qui se passe lorsque la surveillance est temporairement entravée par des conflits armés, car ceux-ci empêchent les agents de terrain d’inspecter les terres. L’étude révèle qu’une surveillance réduite, combinée à des conditions favorables à la reproduction des criquets, telles que des précipitations abondantes, entraîne une augmentation du nombre d’essaims. Les auteurs utilisent des méthodes d’apprentissage automatique pour cartographier les trajectoires migratoires des essaims de criquets, reliant ainsi les conflits et les précipitations dans les zones de reproduction des criquets aux populations humaines qui subissent les invasions d’essaims à grande distance.
« Lorsque des essaims de criquets se développent, ils détruisent les cultures et les pâturages sur leur passage, consommant chaque jour autant de nourriture que 625 000 personnes environ », explique Eyal Frank, coauteur de l’étude et professeur adjoint à la Harris School of Public Policy. « Cela entraîne des pénuries alimentaires, faisant des criquets une grave menace pour la sécurité alimentaire en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie du Sud. »
Retard de croissance et mortalité infantile
En raison de la pénurie alimentaire, les enfants exposés à des essaims de criquets pèlerins in utero ont 18 % plus de risques de souffrir d’un retard de croissance. Une exposition in utero (avant la naissance) entraîne également un risque accru de décès avant l'âge de 5 ans.
Ce fut le cas lors de la dernière invasion de criquets en 2019, lorsque la guerre civile au Yémen a entraîné des lacunes dans la surveillance des criquets, ce qui a permis aux essaims de se développer, de migrer et de ravager les cultures. Environ 445 000 enfants supplémentaires ont vu leur croissance ralentie en raison des défaillances dans la surveillance des criquets, 83 % des enfants touchés vivant dans les pays voisins.
Une défaillance du système d’alerte précoce peut rapidement dégénérer en une catastrophe régionale de bien plus grande ampleur, et souvent en une crise sanitaire. Les conséquences sont également économiques : à long terme, l’augmentation du nombre de personnes souffrant d’un retard de croissance a un impact sur la productivité — réduisant le PIB d’un pays d’environ 25 milliards de dollars par an, selon l’étude — alors que les coûts liés au maintien du système de surveillance sont relativement modestes. En effet, pour chaque dollar investi, la surveillance génère jusqu’à 680 dollars de retombées, rien qu’en termes d’amélioration de la nutrition infantile. Il y aurait des avantages supplémentaires dans le domaine agricole et dans d'autres domaines.
Plus généralement, l'étude souligne la nécessité de disposer de davantage de données pour mieux cerner les zones où des catastrophes sont susceptibles de se produire, afin de s'y préparer avant qu'elles ne surviennent, en investissant dans une surveillance complète ainsi que dans d'autres interventions et politiques d'adaptation.
Pour les journalistes qui couvrent les sujets scientifiques, cette étude montre l’importance de la coordination internationale en matière d’activités de surveillance et de lutte contre les ravageurs et les maladies — ainsi que du financement préventif. Si ces systèmes ont tendance à être coûteux, leur absence ou leur défaillance l’est bien davantage. Les invasions de criquets ne sont qu’un exemple parmi d’autres du type de catastrophe que nous pourrions voir se multiplier avec le changement climatique.
Anouch Missirian est professeure adjointe à la TSE et à l’INRAE. Elle est disponible pour des interviews visio ou téléphones en anglais et en français. Si vous êtes intéressé·e, veuillez contacter la chargée de presse de la TSE, Caroline Pain à l’adresse caroline.pain@tse-fr.eu
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